À 24 ans, cet entrepreneur charentais reprend l’entreprise familiale et multiplie par dix le chiffre d’affaires.

MATHIEU LEROY

Dirigeant de BRUNAL INDUST

 

 

Aujourd’hui, père de deux enfants, ce jeune chef d’entreprise vous accueille avec le sourire, prévenant. C’est en échangeant avec lui, en écoutant son parcours, ses blessures, que l’on comprend mieux comment ce garçon, qui n’avait pas la fibre commerciale ou entrepreneuriale, dit-il, a réussi à faire face aux obstacles qui se sont dressés devant lui, et relever ses défis. Il semble parfaitement conjuguer détermination et douce humilité, pour emmener son entreprise dans le rang des leaders sur son secteur.

 

 

L’entrepreneur charentais (E.C.) : Qui es-tu, Mathieu ? Raconte-nous comment s’est déroulée ton enfance.

Mathieu Leroy (M.L.) : Je m’appelle Mathieu Leroy, j’ai 31 ans, je suis né à Montpellier où j’ai vécu mes sept premières années. Je suis l’aîné de la famille. J’ai une sœur et un frère de 26 ans et 20 ans. Enfant, j’étais très speed, voire super agité, plein de peps.

 

En 1995, quand j’avais 7 ans, il y a eu un aléa dans la vie professionnelle de mon père, alors entrepreneur dans la promotion immobilière, comme cela peut arriver à tout le monde, après avoir vécu les années fastes de l’époque. Toute la famille a déménagé. Ma mère voulait Bordeaux pour tout recommencer. Mon père préférait Poitiers. On s’est finalement retrouvés entre les deux, à Angoulême, pendant cinq années difficiles. On allait au resto du cœur et à l’épicerie sociale. On fréquentait des gens qui étaient encore plus dans la merde que nous. Et encore, nous, on savait que c’était temporaire, mais on se rendait bien compte que, pour eux, c’était du durable. Ce sont des moments qui marquent, des moments fondateurs.

 

Durant ces années, j’étais davantage introverti, dans mon coin. Je n’allais jamais me mettre en valeur. Je faisais mon truc. J’ai compris qu’il y avait un réel écart entre ce que l’on nous apprenait et ce que l’on voyait et entendait. J’ai mesuré la chance que j’avais d’aller à l’école.

En 2001, j’étais en cinquième, et l’été qui a suivi, j’ai bien régressé. J’ai été atteint d’une grave maladie (méningo-encéphalites herpétique). Je suis resté deux mois à l’hôpital. Je me suis retrouvé pendant un an en fauteuil roulant. J’étais à la maison. Je prenais des cours par correspondance. Avant, j’étais un peu un branleur. Après ça, je me suis mis au boulot. Cette épreuve m’a mis un peu de plomb dans la tête. Cette maladie m’a fait gagner en maturité, au point où j’étais complètement en décalage avec mes copains. Leurs conneries ne me faisaient plus rire. À cette période, enfant, je fréquentais des gens de quatre ou cinq ans plus âgés que moi. Ma maladie a beaucoup marqué mes parents. Il y avait souvent du vide dans ma tête. Pendant trois, quatre ans, je me suis cherché. Puis j’ai réfléchi à la façon dont j’allais gagner ma vie plus tard. Tout ça m’a tant appris, m’a construit. Je suis tellement fier de mes parents.

 

 

E.C. : Que voulais-tu faire comme métier ou comme études, justement ?

M.L. : Je voulais aller à l’EATP d’Égletons, une école de travaux publics réputée. Et j’ai réussi à y entrer. J’avais 15 ans. Mais je n’y suis resté que trois mois. Je me suis retrouvé seul, isolé, angoissé. J’ai pété un plomb. Une des conséquences de ma maladie. Tous mes copains étaient au lycée, à faire la fête. Je suis revenu chez moi. J’ai attaqué une seconde. Tout le monde choisissait la filière S (scientifique). Moi, je voulais plutôt aller en gestion. Mais… on m’a dit qu’il fallait faire S… Alors j’ai poursuivi avec une première S, puis une terminale S. Du coup, je n’ai pas eu mon bac. J’étais vexé. Mais, au culot, je me suis quand même inscrit en BTS. Et en fait, ils ne m’ont jamais demandé mon diplôme. Au final, j’ai obtenu mon BTS de géomètre-topographe. Mais ça ne me plaisait pas trop. Ce que je voulais vraiment, c’était partir à l’étranger. Mais ma maladie me l’a empêché.

 

En parallèle, je faisais du moto-cross en compétition. D’ailleurs, je me rappelle, je préférais aller chercher des sponsors plutôt que d’aller à l’école. Et ça a bien marché. J’ai même monté une asso. Pour faire le relais, j’ai bossé à McDo et dans une entreprise de transports. Puis j’ai trouvé une alternance en BTS commerce à Bordeaux. J’ai eu de la chance de tomber dans une bonne entreprise, dans l’activité des matériaux. Ils m’ont donné la responsabilité de la région Poitou-Charentes très rapidement. Au bout d’un an et demi, ils m’ont donné toute la région Sud-Ouest. En 2012, mon BTS en poche, ils m’ont embauché. Entre les deux, j’ai poursuivi ma formation avec une licence, toujours sans avoir mon bac (rires). L’année suivante, ils voulaient me donner un secteur encore plus grand. Mais on ne s’est pas mis d’accord. En juillet 2013, on s’est séparés. S’en est suivie une période de chômage. Ça n’a pas été simple. 

 

Dans le même temps, mon père, qui avait (re)co-créé une entreprise cinq ans auparavant, d’automatisme cette fois, a fait un AVC. Il venait d’éponger deux années de déficit parce qu’il faisait des malaises vagaux et se rendait souvent à l’hôpital. Il avait 53 ans et son associé arrivait à la retraite. Ils m’ont dit qu’ils voulaient arrêter. Ça m’intéressait de prendre la suite. Je leur ai demandé de me laisser deux mois, le temps de faire une étude de marché. J’habitais à Bordeaux et je venais travailler à Angoulême. Je me suis lancé dans un statut d’agent co parce que l’entreprise ne pouvait pas supporter les charges d’un nouveau salarié. Il y avait uniquement les deux associés et un technicien.

 

E.C. : Justement, avant de nous parler de ton parcours entrepreneurial, parle-nous de ton entreprise. Que propose-t-elle ?

M.L. : Brunal Indust répond à une offre globale en matière de fermetures industrielles. Nous installons, maintenons et réalisons le SAV. Il s’agit de portes sectionnelles, que l’on retrouve chez les pompiers, par exemple, de portes souples rapides pour les magasins, de rideaux métalliques, de portes piétonnes installées dans les pharmacies et les bureaux de tabac, de barrières levantes, de bornes escamotables… On est notamment spécialistes des mises à quai des camions au sein des plateformes logistiques. Brunal Indust intervient sur les secteurs de Poitou-Charentes et de la Gironde, depuis que nous avons ouvert une nouvelle structure là-bas en 2019. Nos clients sont des professionnels, des collectivités et des industries. Par exemple, nous comptons parmi eux le marché d’intérêt national de Bordeaux, Leroy-Somer, Schneider, GrandAngoulême, la Comaga de La Rochelle et de Royan, toutes les casernes de pompiers de Charente-Maritime, et tous les sites de l’armée de Poitou-Charentes.

 

E.C. : Peux-tu nous raconter tes débuts en tant qu’entrepreneur ?

M.L. : Ça a débuté en 2013, en tant qu’agent co. Je me souviens de la lourdeur administrative… Il m’a fallu un mois pour avoir le statut. En 2015, malgré le doublement du chiffre d’affaires, j’ai tout pris dans la gueule. J’ai dû faire face à deux années de déficit. On avait beaucoup de retard de paiement. Au point où, en mars, la banque historique de l’entreprise a stoppé ses concours. J’ai été dans le bain direct. L’année suivante, après avoir tout remonté, je suis allé voir ma banque en lui montrant nos chiffres et nos beaux bilans. Ils ont voulu rouvrir les vannes avec nous, et je leur ai dit que je fermais mes comptes chez eux. J’ai poursuivi avec deux autres partenaires bancaires.

En 2016, j’ai staffé l’équipe. On a encore augmenté le chiffre d’affaires. Idem en 2017, l’année où j’ai pu réunir 100 % des parts de l’entreprise. On est passés de 230 K€ de chiffre d’affaires en 2013 à plus de 1000 K€ de chiffre d’affaires en 2018. Aujourd’hui, nous sommes quatorze personnes et on va dépasser les 2 M€ en 2020.

 

E.C. : Quelle est ta plus grande réussite ?

M.L. : On essaie toujours de faire mieux que ce que l’on a vu. Ce qui me rend fier, c’est d’avoir fait perdurer l’entreprise co-créée par mon père, au moment où c’était le plus critique. Je repense aussi à tous ceux qui n’y ont pas cru à l’époque. Ma plus belle réussite, c’est d’avoir pu monter une équipe solide, malgré les aléas, et diriger l’entreprise. J’ai eu un doute à un moment. Est-ce que je saurais diriger l’entreprise avec mes valeurs ? Parce que certains salariés n’ont pas toujours été reconnaissants. Il s’est avéré que ce n’était juste pas les bons. Je sais, aujourd’hui, que l’on peut piloter une entreprise avec ses valeurs, et c’est comme ça que je fais, dans le respect, l’humilité, le travail, l’esprit d’équipe, la performance et l’éthique.

 

 

E.C. : C’est quoi un entrepreneur ?

M.L. : C’est quelqu’un d’ambitieux, parce qu’une entreprise ne peut pas rester dans son coin, en mode plan-plan, vivre sur ses acquis. C’est quelqu’un de visionnaire. Il faut être bosseur. On n’a pas trop le choix. Il faut y aller. Il y a aussi des moments où il faut accompagner les collaborateurs, montrer qu’il y a un capitaine à bord et qu’on peut les aider, les soutenir.

« Ce qui me rend fier, c’est d’avoir fait perdurer l’entreprise co-créée par mon père, au moment où c’était le plus critique »

E.C. : Quels conseils donnerais-tu à un(e) entrepreneur(e) qui voudrait se lancer ?

M.L. : D’acheter un billet d’avion et de partir loin ! (rires… jaunes)

Plus sérieusement, je lui conseillerais de bien se préparer. Quand on se prépare bien, ça fonctionne. Pour ma part, j’ai eu de la chance. La transmission s’est faite sur deux grosses années. J’étais bien accompagné. Mon père et son associé m’ont super bien transmis en me laissant les mains libres. J’avais 24 ans. J’ai repris les rênes de l’entreprise à 26 ans. J’ai également suivi une formation à la CCI – l’école des managers – qui m’a fait du bien. C’est là que j’ai compris qu’il y avait un canyon entre là où la boîte était et là où je voulais l’amener, et que ça ne se ferait pas comme ça… J’ai donc eu toute l’année pour écrire, en parallèle, tout en faisant face aux aléas. Et puis, se rappeler que les obligations sociales et fiscales nous imposent quelques résultats.

 

« On espère toujours que ça va s’arranger. On y croit ! Et puis, ça s’arrange. »

 

E.C. : Sinon, être chef d’entreprise, c’est la belle vie, les belles voitures, l’argent, non ?…

M.L. : C’est ça, oui… C’est connu… Ça m’est arrivé d’entendre ça. Je trouve ça dommage, d’ailleurs. Surtout parce que ce n’est pas la réalité. N’importe quel chef d’entreprise peut en témoigner, sauf quelques exceptions qui ont seulement des actions et peuvent en vivre. Ça ne se fait pas comme ça, et c’est tant mieux. Je crois que chaque chef d’entreprise devrait raconter son histoire. Pour ma part, je suis passé de salarié responsable de région avec un salaire attrayant et une voiture de fonction cinq places à un Smic et une voiture deux places durant trois ans. Et les heures ? Je ne les compte pas. On parlerait alors de Smic du Bangladesh. Au départ, c’en est presque gênant d’avoir réussi. Quoique… « pseudo-réussi », parce qu’à tout moment ça peut s’effondrer. Mais de se dire : on a passé le cap, on a du monde autour, c’est un peu le but aussi.

On ne compte pas parce qu’on espère toujours. C’est typique du chef d’entreprise, d’ailleurs. Quand on est dans la m…, on espère toujours que ça va s’arranger. On y croit ! Et puis, ça s’arrange. Mais ça ne s’arrange que trois mois, et puis ça rebascule. Les seuls qui n’y croient pas et qu’on n’arrive pas toujours à convaincre, c’est notre entourage (rires).

C’est cinq ans après, une fois que beaucoup de choses ont été faites, structurées, déléguées, que j’ai pu souffler un peu et que je me suis aperçu du chemin parcouru. C’est seulement là que j’ai pu oser dire, un temps : « C’est plus cool. » Mais avant ça, il y a quelques années à passer. Durant tout ce temps, il y a des moments d’euphorie, un petit voyage dans l’année alors qu’on n’est pas parti en deux ans, et puis, après tous ces efforts, on s’achète une voiture allemande.

 

On est dans un pays où il faudrait cacher sa potentielle réussite. Travail, argent, bénéfices, réussite seraient presque des gros mots. Pour ma part, je fais mon chemin. Je n’écoute pas trop ce qui se passe autour. Quand j’ai créé mon entreprise, on m’a traité de fou : « Qu’est-ce que tu fous à aller t’embêter à entreprendre, avec toutes les contraintes, à racheter une entreprise à une heure de chez toi… ? » Après six années de labeur, les discours des mêmes personnes ont changé. Ça fait du bien.

 

E.C. : Quelle citation ou proverbe te donne de l’élan, Mathieu ?

M.L. : J’ai été très marqué par l’histoire de mes parents. C’est ce qui m’a permis de ne jamais rien lâcher. On apprend de ses échecs et rarement de sa réussite. Et, pour le coup, j’ai appris pas mal (rires). Ça m’a fait gagner quelques années. Les mots qui me viendraient seraient du genre : « N’oubliez jamais que votre plus belle réussite s’est construite par l’échec » ou « le succès est agréable mais les échecs sont plus importants pour le futur ».

 

 

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